#19 À quel prix ?

© Yolande Benoist Supermarché d’un monde parallèle (Sénégal, 2009)

© Yolande Benoist
Supermarché d’un monde parallèle (Sénégal, 2009)

Tout était devenu cher. Mais on se saignait aux quatre veines pour acquérir, pour posséder. Avoir. Pour être comme les autres. Il fallait une grande maison, une garde-robe fournie, un mobilier clinquant, des objets éclatants. On s’endettait, on créditait, on empruntait. On accumulait. La maison devenait trop remplie, trop petite pour faire rentrer tout ça.

Lui, il se séparait de tout. Ça l’encombrait, ça l’étouffait, ça le brûlait, ces trucs et ces machins. Il les avait observé longtemps pour voir s’il y avait quelque chose dedans, si un cœur battait à l’intérieur. Mais tout sonnait creux. Il a jeté les objets de décoration d’abord. Il a gardé trois caleçons, deux tee-shirt, un gros pull, un manteau chaud et quelques chaussettes, une paire de godasses. Et tout le reste est parti aux oubliettes. On le regardait de travers, lui, celui qui jetait tout, qui refusait les cadeaux, qui s’était mis à rire quand sa cabane avait capitulé dans un incendie. Il n’y avait qu’un fou pour se réjouir d’être dans le dénuement.

Et puis tout a craqué. Les bouts de papiers en qui on avait une foi absolue se sont envolés. Lui, il ne riait pas, il ne se moquait pas, il continuait à vivre en faisait pousser ses légumes. Et les autres pleuraient. Ils ont commencé à vendre leurs objets mais plus personne n’en voulait. Alors les prix ont plongé dans un gouffre. Et on s’est mis à vivre sans tous les trucs et les machins. Ce n’était pas facile. On a regardé le fou d’un autre œil. Pas si fou peut-être. Lui, il plantait, il arrosait, il récoltait. Il semait.

Eux, ils échangeaient puisque personne ne pouvait plus rien acheter. Mais à quoi bon ? Un truc contre un machin, qu’est-ce que ça peut faire de bien ? Et puis à quoi ça sert tout ça ? Les prix ont disparu, ils avaient tellement baissé que tout était devenu moins cher que gratuit. Les boutiquiers ne savaient plus quoi étaler. Les marchands n’avaient plus le cœur à vendre. Les acheteurs s’étaient métamorphosés en âmes sans porte-monnaie. Alors on l’a regardé sérieusement. Et le temps faisant son œuvre, tout le monde s’est mis à savourer des tomates au goût de tomate.

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