Vaseco #9 Lettres sauvages, avec Angèle Casanova

François Bon et le collectif Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, un auteur écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Aujourd’hui, je vasecommunique avec Angèle Casanova, qui a récemment débuté une correspondance émouvante avec Grisélidis Réal. Pour notre échange, nous avons décidé de croiser cette orientation épistolaire avec le thème de la sauvagerie que j’explore sur ce blog et ailleurs. Angèle poursuit ses échanges avec sa correspondante habituelle, tandis que j’adresse un courrier à la dame du Pôle Emploi.

> Lire mon texte Sauvagerie au guichet sur le blog de Angèle Casanova Gadins et bouts de ficelles
> Accéder à la liste des vases communicants du mois d’octobre

BELFORT, LE 3 OCTOBRE 2014 à minuit

Chère Grisélidis Réal,

Je me promenais à Belleville quand je suis tombée sur ce mur. Je lui ai trouvé un petit air de ressemblance avec vous.

© Angèle Casanova

© Angèle Casanova

Les mains apposées dans un coin, ce sont celles de l’écrivain. De la prostituée qui astique les bites. Délicates. Habiles.

Le nom affiché tout en haut, la Goulette, hommage à une ville tunisienne, me ramène vers vous. Comme le ressac. Il me fait traverser la Méditerranée en votre compagnie. Vous qui avez voué une passion dévorante, destructrice, à un gigolo tunisien. Ivrogne. Qui vous tabassait. Vous suçait la moelle. Et vous a pratiquement tuée.

La goulette, c’est aussi le gosier. La gorge. La boisson. Boire au goulot. A petites gorgées. Savourer. Le vin. Dont seule la maladie a pu vous dégoûter. Vous qui avez passé vos derniers mois à jeun. Nourrie par intraveineuse. La bouche sèche. Le ventre creux. A rêver d’un petit verre. D’une côtelette dégoulinante de jus.

Et puis cette fresque. Surmontée d’un tout petit panonceau. Abîmé. Débordé de toute part. Défense d’afficher. On le voit à peine. Petite touche de rouge au milieu d’un océan. Déchaîné. Vagues hurlantes. Rayées. Psychédéliques. De papier. Qui couvrent le mur sur toute sa hauteur. Jusqu’à la Goulette. Jusqu’aux mains tendues. De prostituée. D’écrivain. Ces vagues hurlantes. Ces mains. Comme une noyade. En direct. Vous. Vous. Noyez. Votre gorge. Votre poitrine. Se noie. Sous les humeurs. Les excrétions. Le cancer. S’échappe de vous. A grosses gerbes de vomi. Vous brûle la gorge. Et pourtant. Vous faites fi. De tout. De la mort. Des interdictions. D’afficher. De montrer. Les tripes à l’air. Vous ne savez pas vivre autrement. Que comme ça. Les tripes à l’air. Malgré la défense. Les barrières que la société met. Entre les gens. Et leur corps. Leurs désirs. Défense d’afficher. De montrer. Ça vous fait rire. A gorge déployée. Alors les vagues de votre indignation viennent lécher. Voluptueusement. Rageusement. Le panneau. L’interdiction. Pour faire la nique. Aux bien-pensants. A ceux qui dictent la loi. L’impose. Et sont pourtant. Dépassés. Dès qu’un esprit libre. Tel que vous. Surgit. Et vient tout dévaster. Leurs préjugés. Leurs croyances. Leurs valeurs. Juste pour ça. Rien que pour ça. La dévastation. La réalisation. De cet idéal. Le vide. La révolte. La liberté.

Je vous embrasse, ma très chère amie, que votre sauvagerie soit mienne. Amen.

Angèle Casanova (texte et photographie)

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