Déambulations littéraires 2014 #1

Commencer par Éric Pessan qui vient d’annoncer l’achèvement de ses carnets dessinés, rendez-vous matinal quasi quotidien relayé sur Facebook depuis son Tumblr. Ses « réflexions un peu vaines en marge du travail littéraire » étaient une sorte de vitamine pour ma propre activité d’écriture, il faudra m’en trouver une autre… C’est un auteur du silence (thème qui m’est cher), citer en priorité évidemment le titre emblématique Muette (Albin Michel), où les émotions sont contenues en évocation, dans une maîtrise de la langue impeccable et douce pourtant, pour raconter la fugue d’une adolescente à la campagne. Le syndrome de Shéhérazade (L’Attente) est un texte construit sur un mode de narration singulier (« théâtre érodé »), fait de fragments et de bribes, avec des silences signifiés graphiquement, le tout générant une frénésie de lecture. Éric Pessan tient cet équilibre subtil entre gravité et légèreté. Rafraîchissant et émouvant. Beaucoup plus sombre, La fille aux loups (Les éditions du Chemin de fer) aborde le poids des non-dits familiaux, cette impossibilité de communiquer qui brise les êtres, les événements du passé indicibles qui construisent et détériorent. Langue lumineuse pourtant, toujours, avec des visuels de Frédéric Khodja comme une mise en espace et en image des silences. À noter également son confetti folk et alcoolisé Moonshiner (Asphodèle).
« Un fauteuil, c’était une honte un cadeau comme ça. Un fauteuil face à la télévision, des pantoufles, la mort. » La fille aux loups (Les éditions du Chemin de fer)

muette syndrome loup moonshiner

Feu pour feu, Carole Zalberg (Actes Sud). J’ai saisi ce petit livre sur la table du libraire et j’ai lu la première phrase.
feu« Ces heures à faire le cadavre au milieu des cadavres, si longtemps que la puanteur est restée dans ma gorge, corrompt encore quinze ans après l’air le plus pur et le goût de toutes choses, ces heures lentes, lentes, tellement lentes à rester aussi immobile qu’une souche malgré le grouillement de mille bêtes et position impossible, les jambes trop pliées et la tête à angle droit posée sur un membre étranger, déjà froid dans la chaleur de four, ces heures à tenir jusqu’au cœur de la nuit et enfin leurs pas, leurs voix de rapaces repus qui s’éloignent, la clameur triomphante des moteurs de leurs engins réveillés ensemble, troupeau de malheur éructant une ultime menace et tournant une dernière fois autour du charnier avant d’aller tuer plus loin, tout ce temps et cette peur plus grande alors que le chagrin pour me risquer hors de l’amas des corps et retrouver parmi eux celui de ta mère, ton silence affolant sous son ventre mort et à l’instant où je te sors, où ta peau retrouve la sensation du vide, ton hurlement, l’amer miracle de notre survie et le chemin si long jusqu’à ce pays où tu peux t’endormir chaque soir sans rien redouter, toi tu en fais ça ? »
Texte incandescent, écriture déchirante, le silence d’un père pour ramener sa fille au monde après l’avoir arrachée au charnier, lui faire traverser les déserts, les mers, les centres de rétention. Récit-bloc où l’issue est déjà jouée.

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal (Verticales). Un écriture qui s’étire pour aller au cœur des êtres et de leur douleur.
réparer« Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière ­– il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. »

Le triangle d’hiver, Julia Deck (Éditions de Minuit). Se fondre dans la peau d’une autre – une romancière. Ambiance portuaire. Écriture singulière et touches d’humour habiles, mais un je-ne-sais-quoi met mal à l’aise, peut-être le fait de s’attacher à une héroïne qui trompe son monde et se trompe elle-même ?
triangle« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salles d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contraintes d’en changer. De vous extraire de votre abri le plus intime pour élire domicile ailleurs, dans la tête de Bérénice Beaurivage, dont vous ne savez rien sinon qu’elle paraissait, à l’écran, une femme que cela vaudrait la peine d’être, avec une vie facile, un bel amant, beaucoup d’argent. »

nuages0

Thomas Vinau est un militant du minuscule et donc de l’essentiel, dont on peut découvrir l’univers sur son blog Etc-iste. Dans La part des nuages (Alma éditeur), on retrouve son écriture à la fois découpée et poétique, cette sensibilité et cette attention extrêmes aux petites choses. (Me fait à l’instant repenser à la sociologie du quotidien qui détecte les ressorts du social dans ce qui paraît le plus anodin.)
« Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça, ç’a de la gueule. Mais pour ce qui est parfois d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là, y a plus personne. »

Conclure provisoirement avec le Manuel d’écriture et de survie de Martin Page (Seuil), ou l’art et la débrouille d’être écrivain aujourd’hui. Sous la forme de lettres fictives adressées à une aspirante écrivaine, il dispense des conseils et distille des réflexions sur l’espace social littéraire, sur la difficulté de la condition d’écrivain. Du réalisme et du concret mixés à une belle réflexion sociologique dans un texte fluide. Se dévoile aussi.
manuel« L’art, c’est d’abord une ruse pour ceux qui ne se trouvent pas de place, égarés, trop sensibles, fragiles. On est artiste non pas grâce à un don mais à cause d’une incapacité. De ce défaut, de cette faille, nous faisons quelque chose. »
« Si ton amie se révèle incapable de bienveillance, alors éloigne-toi. Se protéger est une nécessité, et ça demande une certaine sauvagerie. »
« Désacraliser pour magnifier, et dire que les portes sont ouvertes, que le don et l’inspiration sont des mensonges qui permettent de tenir à l’écart ceux qui n’appartiennent pas aux bons milieux sociaux. Je ne dis pas que c’est simple : la littérature, c’est du travail acharné et du désir. »

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