Déambulations littéraires 2014 #3

Zoom sur quelques maisons d’édition/collections. D’abord, les Éditions Lunatique qui m’ont fait l’honneur d’accueillir mes Mots de sable soufflés. Maison d’édition qui rassemble auteurs dissonants, et qui a l’audace de publier (entre autres) des nouvelles à l’unité dans des livres de qualité remarquable, collection « 36e Deux Sous ». Citer Marlène Tissot avec Le poids du monde, écriture à fleur de peau, texte fort. Parler aussi du Journal d’un fœtus de Benjamin Taïeb, étrange monologue ininterrompu d’un enfant à venir depuis son environnement amniotique, insolent comme j’aime. Et gros coup de cœur pour La toute petite fille monstre, roman de A.S. Nebojša. Lire l’horreur, côté bourreau, et pénétrer l’espace ténu qui nous sépare du monstre. De la littérature qui remue les tripes, « lyrisme glacial » décrit Éric Pessan.
« Bacchanale sanglante. Déesse de l’horreur arbitraire, Monika regarde les hommes tomber. Elle s’approche. Elle aime venir juste à côté du prisonnier qu’on abat. Elle scrute ses yeux. Le cillement presque indiscernable des paupières au moment où la balle déchire la peau et éclate les os du crâne. L’affaissement du corps l’émeut. La vie s’échappe avec tant de brutalité qu’elle arrache toute force. L’enveloppe n’est qu’un amas de chiffons sans intérêt. / La question du sens de la vie disparaît si la mort n’est rien de plus qu’une étincelle. C’est la preuve irréfutable que la mort est un non-événement. C’est ce qui plaît à Monika. Quel soulagement. »

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Chez Les Éditions du Chemin de fer également, attention toute particulière portée à l’objet-livre. (J’y suis attachée : à l’heure du numérique, à quoi bon faire des livres papier si ce ne sont pas de beaux objets ?) Accent mis sur des écritures singulières, avec pour chaque titre une longue nouvelle illustrée par un artiste plasticien, visuels qui donnent une teneur particulière au texte. Outre La fille aux loups d’Éric Pessan dont j’ai parlé ici, citer Parfaite ! de Mercedes Deambrosis vu par Jacques Floret, langue aussi froide et impeccable que son héroïne, laquelle laissera peu à peu apparaître ses fissures. Jeanne de Patrick Da Silva vu par Noémie Privat, dans une écriture toute médiévale, relate un procès à travers trois personnages, dont la cause se dévoile très finement pour éclater in fine.

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Dans l’excellente collection « Qui Vive » de Buchet-Chastel, évoquer le texte poétique et émouvant de Marie-Aimée Lebreton, Cent sept ans, l’exil, la guerre, l’absence, les femmes, l’enfance.

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« Entre elles, il y avait les absents, ceux qu’on ne voyait pas mais auxquels on pensait, sans rien dire et surtout sans rien montrer. Les morts sont comme toutes les choses que les enfants doivent ignorer. On les cache comme la honte. Et pourtant, ils entrent partout, par la bouche, par le ventre et surtout par les yeux, sans être seulement ralentis par la lumière blanche qui chasse loin devant la douceur tranquille de l’aube. »

bananes

Avec Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes, de Isabelle Zribi, on entre dans un questionnement sur la langue et la littérature.
« Quand elle est utile, la littérature réveille les instants endormis. Grâce à l’électricité conjointe de l’auteur et du lecteur, la littérature rend mouvement et densité à ce qui s’oublie le plus facilement, la finesse de ce qui nous arrive. » 

Pour E-fractions éditions, en préambule, renvoyer vers sa solution originale de Ebook-cartes, qui permet d’inscrire la librairie indépendante dans un modèle économique de livres numériques. Ici, on fait de la littérature contemporaine française à l’américaine en quelque sorte, rock à souhait, avec tout ce que ça implique d’énergie, de révolte et de noirceur. Exploration dans la collection de nouvelles « Hors format » :

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« Mais comment annoncer à des enfants de huit et douze ans que leur maman ne reviendra plus ? Où trouver les mots quand je ferme sans cesse les yeux en espérant les rouvrir sur un monde où elle serait encore ? Comment ne pas trahir en les mettant au courant le vain regret qui me lamine ?
Faire passer, Carole Zalberg

celui« C’est fou comme les patrons de rades de province n’ont pas d’imagination. Tu peux être sûr, quelle que soit la ville où tu débarques, que si tu cherches un endroit bien glauque et bien pourri pour finir ta nuit tu tomberas sur un lieu comme celui-ci, avec l’un de ces noms à la con, piqués aux mythes californiens ou new-yorkais des seventies. »
Celle qui ne tue pas, Franck-Olivier Laferrère

ciel« Ça passe vite, le temps. Trop vite, ça nous laisse avec cette amertume et ce sentiment d’inachevé, comme un brouillon entamé et un peu raté auquel on s’habitue. Moi je ne me suis pas habitué. Je ne m’habituerai pas à la connerie humaine qui fout un putain d’océan entre nous, qui m’éloigne de ces notes chéries. »
Le ciel et le sable, Tara Lennart

miso

« J’ai peur des femmes. Des gens en général, mais en particulier des femmes. J’en ai peur parce que je ne les comprends pas. Elles me glissent entre les mains ; ça m’agace de vivre avec des anguilles. »
Misogyne, Mano

solitude« Mon premier client, c’était un gros porc, qui sentait le rance. Après, je me suis rendu compte que la plupart étaient comme ça, mais là, c’était mon tout premier, alors vous pensez si je m’en souviens. Il voulait que je lui taille une pipe et il n’arrêtait pas de me tirer par les cheveux. Quand il a joui, j’ai eu envie de vomir, mais j’ai tout avalé. C’est comme ça qu’on devient professionnel. Il m’a payé et il m’a demandé mon âge. J’ai menti, bien sûr et il a secoué la tête. »
La solitude du baiseur de fond, Sébastien Doubinsky

Il aurait aussi fallu parler de tous ces blogs littéraires sur lesquels je flâne quotidiennement (voir mon blogroll), mais le temps manque… Peut-être l’année prochaine ?

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