#50 Fin temporaire

© Philippe Godet Créer, c’est résister – Miss-Tic

© Philippe Godet
Créer, c’est résister – Miss-Tic

50 textes pour un projet d’écriture à durée limitée, c’était l’idée, le projet.

Elle a joué les présomptueuses avec sa « Littérature sauvage », aurait-elle dû préciser qu’il s’agissait d’une intention et non d’une autosatisfaction par anticipation ? Choisir une écriture impulsive, farfouiller dans ses propres tripes, voir si elle pouvait y trouver quelque chose. Et rendre la chose publique, pour ne pas succomber au délitement inéluctable de l’entreprise menée en privé.

Le générateur : les mots chapardés par l’intermédiaire d’un appareil-photo, leur caractère incongru, l’émotion ou la réflexion qu’ils suscitaient, le mystère qui les portait. Ce dernier d’autant plus fort lorsque les images affluaient de l’extérieur (encore merci aux donateurs), quand le contexte était inconnu, l’espace hors-cadre indéfini. C’est aussi dans ce creux, ce vide, que les mots prenaient racine. À se demander si la littérature ne naît pas du silence…

Annoncé et craint à la fois : l’inconstance. Du léger, du grave, du récit, des listes, du bref, de l’étalé, sans avoir encore réussi à trouver une véritable ligne. Sans avoir cerné une écriture personnelle, où la légèreté et la gravité se glisseraient l’une dans l’autre avec une douceur déroutante. Peut-être est-ce le travail d’une vie d’auteur ?

50 textes, voilà, c’est fait. En rester là, continuer ? Le projet photolittéraire s’achève, au moins sous sa forme actuelle, parce qu’il faut bien passer à autre chose, sans doute. Mais le blog du projet a pris une autre tournure : une sorte d’ancrage dans la sphère littéraire du web, un point de rencontre avec d’autres qui expérimentent aussi, un lien avec les quelques lecteurs. Alors pourquoi le supprimer ? Plutôt le transformer en atelier. Car déjà, un nouveau projet est né : Polars en short.

Merci à Philippe Godet pour la photo. Retrouvez-le sur son blog > Le carnet vert.

 

#49 Inventaire silencieux

© Souleyma Haddaoui Chut. Londres, 2008

© Souleyma Haddaoui
Chut.
Londres, 2008

 

Les paragraphes jamais écrits d’un récit.
Les non-dits du bavard.
Les images coupées au montage.
Le blanc de la toile.
La brièveté de l’épitaphe.
Les notes de bas de page.
Ceux qui taisent le massacre.
Le nom disparu de la boîte aux lettres.
Les passages supprimés par l’auteur.
Le muet d’horreur.
Ce qu’elle dissimule sous ses cheveux interminables.
Le terrain vague.
La chambre d’hôtel.
Les ruines antiques.
Le chemin de la montagne.
Ce qu’ils nous cachent.
Les limbes d’Internet.
Le sable de la plage.
Les mots absents quand tu regardes.
Le mutisme des anciens.
Le secret des ancêtres.
Les lignes de l’arbre.
Le creux du baobab.
Soupir.

Merci à Souleyma Haddaoui pour la photo. Retrouvez-la sur son blog > Voix subalternes

 

#48 Soufflez sur le vide

© Cécile Benoist Souffle d’espace Toulouse, quartier Borderouge, 2014

© Cécile Benoist
Souffle d’espace
Toulouse, quartier Borderouge, 2014

Cet espace vague, ce terrain vigoureux où s’esclaffent le végétal fou, les plantes indomptables, sauvages, les herbes décrétées mauvaises parce que démesurément vigoureuses, au-delà du dressage. Dans cet espace, la terre s’effrite, s’acharne à s’encrasser, à devenir terre, terrain, vague étendue plate, durcie par le soleil, entassée par la pluie, raclée par le vent, pétrifiée par le gel.

Là, des enfants. Qui flottent dans l’espace secret, invisible, inconnu des autres, des ennemis, de ceux qui veulent conquérir le sol. On agence des débris pour inventer, comme l’écrivain. On chaparde, on jette, on se projette, on danse dans cet espace vide de sens. Mouvements chaotiques, gestes désordonnés, remous incompréhensibles, ondulations, oscillations, flux, flot et, peu à peu, une forme, une sensation, une signification. Une chorégraphie, un texte. Un monde, des vies, des personnages, une histoire.

Soufflez doucement sur le vide, et surgit l’inattendu.

 © Cécile Benoist Espace soufflé Toulouse, quartier Borderouge, 2014


© Cécile Benoist
Espace soufflé
Toulouse, quartier Borderouge, 2014

#47 Guerre

© Cécile Benoist Nihilisme forcené Toulouse, 2014

© Cécile Benoist
Nihilisme forcené
Toulouse, 2014

Jette la paix dans le fleuve, elle ne vaut pas mieux que la guerre.

As-tu vécu les bombes, les exils, les massacres ? As-tu subi les gaz qui brûlent la peau, qui s’infiltrent dans le corps ? As-tu entendu les explosions, les cris qui déchirent ? As-tu vu cette mère qui traîne son bébé mort sans vouloir le lâcher depuis des jours ? As-tu coupé des mains ? Des pieds ? As-tu torturé celui qui t’a consolé ? As-tu violé des petites filles et des grand-mères ? As-tu joué au ballon avec la tête de ton père ? As-tu supporté le cri d’un enfant affamé sans pouvoir lui offrir rien d’autre que du sable ? As-tu mangé des chaussures ? As-tu cramé sous le soleil, grelotté sous la pluie infinie, gelé sous la neige ? As-tu été enterré vivant sous les débris d’un immeuble de quinze étages ? As-tu cherché l’être aimé dans un charnier ? As-tu regardé un corps en débris ? As-tu vu les cadavres joncher le sol de ta ville ? As-tu entendu l’indifférence du monde ? As-tu survécu avec ces souvenirs ?

© Cécile Benoist Confusion nihiliste Toulouse, 2014

© Cécile Benoist
Confusion nihiliste
Toulouse, 2014

 

#46 Ces chiens

© P. Bruchot Bizarrerie canine

© P. Bruchot
Bizarrerie canine

Ce chien qui te regarde de travers.
Ce chien ficelé, saucissonné.
Ce chien qui te jette un œil provocant.
Ce chien qui te demande de l’endormir.
Ce chien paranoïaque.
Ce chien insomniaque.
Ce chien qui joue à saute-mouton.
Ce chien toujours là, quand les humains passent.
Ce chien qui a l’âge d’un enfant.
Ce chien acrobate comme un chat.
Ce chien enchaîné.
Ce chien qui exhibe son maître dans un concours ridicule.
Ce chien garde de fous.
Ce chien sauvage comme un homme.
Ce chien qui rêve de devenir loup.
Ce chien qui vole.
Ce chien amateur de salade.
Ce chien sans poils.
Ce chien à la dentition de terreur.
Ce chien qui attend son maître mort.
Ce chien Rintintin.
Ce chien riquiqui.
Ce chien derrière chaque porte.
Ce chien qui sème ses poils.
Ce chien qui bat son maître.
Ce chien rieur.

Merci à Odile Lecouteux pour la photo.